Internet : entre utopie sociale et dystopie commerciale.

Internet : entre utopie sociale et dystopie commerciale.

5 octobre 2018 Non Par Adrien Boilley

Bonjour a tous.

C’est dans des hémicycles climatisés que se joue des luttes de pouvoir politique et financier, que s’écrivent les lois, et se prépare aussi l’avenir d’internet. En partie tout du moins. Nous allons tenter d’extrapoler l’avenir a partir des conflits et débats actuels tout en contextualisant autant que possible.

Superstructure

Difficile de légiférer a propos d’internet et le web si l’on ne sait pas exactement de quoi on parle exactement. Je vais utiliser des comparaisons et des schémas simples pour être sûr que tout le monde comprenne. Si vous connaissez déjà, sautez un chapitre ou deux.

Internet

Internet est, comme vous le savez sûrement, le “réseau des réseaux”. Mais il est aussi, comme vous serez moins nombreux a le savoir : un énorme “sandwich” composé de plusieurs couches distinctes. Nous retrouvons ainsi une couche physique (le type de câble : DSL , fibre optique), une couche de transport (encapsulation et adressage des paquets) et une couche applicative (le web étant le plus connu).

Pour faire simple : il s’agit d’un réseau par commutation de paquets : ça fonctionne comme un service postale : mais avec des paquets virtuels.

Le Web

C’est la couche applicative la plus utilisée. Vous l’utilisez en ce moment même pour lire cet article. Une page web, c’est comme un meuble en kit d’une grande firme suédoise : votre navigateur reçoit des instructions de montage et va reconstruire graphiquement la page à chaque fois.

Pour voir le “plan de montage” (le fichier HTML) d’une page web : vous pouvez utiliser le clique droit de la souris pour afficher le menu contextuel puis cliquer sur “afficher le code source de la page”. Par soucis de transparence, le code source est sensé rester le plus lisible possible.

 

Gouvernance et Principes

Internet possède un système de gouvernance propre basée sur 3 organisations (plus ou moins indépendantes) :

  • ICANN (Internet Corporation Assigned for Name & Number) : gère l’attribution des domaines et bloques d’adresses IP. Est plus ou moins contrôlé par le gouvernement américain.
  • l’IETF (Internet Engineering Task Force) : veille a la normalisation des standards réseaux (couche physique et couche de transport en particulier).
  • ISOC (Internet Society) : veille aux aspects moraux et éthiques tant dans l’utilisation que dans le développement d’internet.

Toute cette architecture a été mise en place selon certains principes élémentaires.

  • La neutralité du net implique que les opérateurs transportent des paquets sans discriminations de ceux ci par le contenu ou par la destination.
  • Les protocoles de transport et applicatifs (web, par ex) sont libres et gratuits (pour la plupart).
  • L’internaute peut filtrer le contenu qui arrive sur sa machine et en garde le contrôle.

Bref : nous pourrions résumer internet ainsi :

« L’imprimerie a permis au peuple de lire, internet va lui permettre d’écrire »

Benjamin Bayart

Les enjeux

Aujourd’hui, avec son formidable succès commercial : internet est en proie a de nombreux conflits d’intérêts. On y retrouve pèle mêle : des états en manque d’autorité, des FAI qui aimeraient bien profiter de leur position dominante sur le trafic, des GAFAMS au lobbying agressif, et des associations comme la Quadrature du Net ou la FDN qui tentent de protéger les principes humanistes cités plus hauts.

L’intégrité du net

Démarré depuis 1998, la Chine développe le “bouclier dorée” ( 金盾工程 ). Comprenez : une “Grande Muraille de Chine” numérique dont le but n’est plus tant d’empêcher des hordes mongoles d’entrer mais bien d’empêcher les chinois de sortir ! Numériquement parlant, bien entendu. Et par dessus le marché, que l’actuel président chinois,  Xi Jinping se soit autoproclamé président a vie n’augure rien de bon pour les décennies à venir.

Le patron de Google, Eric Schmidt, prophétise qu’internet va se diviser en deux. D’un côté Google continue a fournir les mêmes prestations aux clients américains et tous les services qui transiteront via l’Amérique. Et de l’autre, un service spécial nommé “dragonfly” (libellule) destiné à la Chine et permettant a celle ci de prolonger sa censure en dehors de son territoire. Les employés de Google, soucieux, ont cosignés une lettre ouverte pour exhorter plus de transparence sur les implications morales et éthiques de leur travail.

Mais récemment, la maison blanche a exhorté Google de ne pas fonctionner seulement par quête de profits, ni de  conforter le gouvernement chinois dans ses pratiques autoritaires.

Drapeau chinois.Source : pxhere.com/

La neutralité du net

Plusieurs intérêts tentent de s’en prendre a la neutralité du Net. Le plus souvent pour des raisons économiques. C’est ainsi que Ajit Pai, le président de la FCC (Federal Communications Commission), le régulateur américain : a annoncé la suppression de la neutralité du net outre-atlantique a la faveur de lobbying privée.

1. les opérateurs

  • Le coût du transport pour la concurrence : Jusque là, les opérateurs transportaient des paquets de façon non-discriminée. Mais certains opérateurs (américains surtout, comme Comcast) cherchent également a produire du contenu internet, et qui pourraient être tenté de profiter de sa position dominante pour surfacturer le concurrent. C’est un risque persistant bien que l’abus de position dominante soit heureusement condamnée par des lois internationales.
  • Le coût de l’abonnement des particuliers : le public utilise de plus en plus les smartphones et les entreprises ont voulu surfer sur la vague de l’application mobile. En réalité, beaucoup d’entre elles, et en particuliers les applications sociales, ne sont que des clients web. Oui : la plupart des plateformes pourraient être accessibles par n’importe quel navigateur.
    Les opérateurs l’ont bien compris, et souhaitent faire de la vente par lots de services. Surfant sur l’ignorance du consommateur quand aux exigences techniques du réseau.

Numerama a publié un excellant article dans lequel ils décrivent les risques a perdre la neutralité du net par des exemples frappant.

Et bien sûr, anonymoster se dépêche pour essayer de vendre du VPN. Une des rares techniques permettant de débrider une segmentation de l’opérateur. Le malheur des uns…

Bref, la suppression de la neutralité du net, c’est tout bénéf’ pour les opérateurs. Mais très critiquable de tout autres points de vues.

2. les états

Si internet se fragmente : c’est tout bénéf’ pour les états eux aussi qui pourront contrôler le contenu plus facilement : en isolant les services plus rapidement ou en obligeant les opérateurs a limiter certains services.

Le droit d’auteur

L’assemblée européenne a voté récemment un texte de loi qui étend le droit d’auteurs aux liens hypertextes.

Le problème de Wikipédia

Wikipédia est une encyclopédie qui cite les sources de l’information : il y a des millions (milliards ?) de liens hypertextes qui pointent vers des millions de pages web, de sites, fichiers PDF,  et toutes sortes d’archives. Tous externes à la plateforme. En théorie, Wikipédia devrait demander leur accord a des millions de producteurs de contenu pour maintenir les liens hypertextes. Ou tout du moins, pour en créer de nouveau. Ce qui ne va pas faciliter le travail des bénévoles et autres contributeurs de la plateforme. Pire si on pense a la publication scientifique : dont les plateformes les plus réputées sont non seulement chers (y compris pour les scientifiques et les étudiants), mais aussi très frileuses en matière de droit d’auteur.

Selfie de singe. Source : Wikipédia.

Le problème des journalistes

Bien entendu, par extension, le problème va s’étendre au journalistes, blogueurs et vlogueurs, qui, par déontologie, vont vouloir créer des liens pour appuyer leurs argumentations avec des faits.

Les données des utilisateurs

Toujours au cœur des débats : l’utilisation des données des utilisateurs, que celles ci aient été collectées de plein gré ou a l’insu de l’utilisateur. Avec d’un côté, le scandale Cambridge Analytica qui a frappé Facebook en début d’année, ou de l’autre, le renforcement de la réglementation européenne (RGPD)  en matière de protection des données.

Conclusions

Le développement d’internet pose encore beaucoup de questions. Surtout des questions éthiques et morales. Mais nous pourrions imaginer plusieurs scénarios. Par exemple : une tentative de fragmentation de l’offre internet des FAI, qui leur sera bénéfique dans un premier temps, puis supplanté par le développement de techniques de contournements VPN ou TOR, par exemple. Ce qui pourrait aller de paire avec la reconquête des droits des utilisateurs. A l’inverse, internet pourrait aussi finir comme un “minitel 3.0” contrôlé par une minorité financière et politique.

Hélas, la technique ne fait pas tout : et l’avenir d’internet dépendra surtout de l’usage que l’on en fera. Et de nos exigences respectives : l’internaute, engagé et responsable, peut aussi devenir un exemple de consom’acteur.